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souvenirs maritimes

souvenirs maritimes

vie d'un marin

Evariste et le mille-pattes

Mon livre est en vente sur Amazon en version ebook et papier. Pour vous donner envie de le lire voici le chapitre 1 :

Paisiblement installé dans mon somptueux fauteuil de capitaine, je surveille d’un œil vague autant que blasé, l’important foisonnement d’instruments du tableau de bord de mon vaisseau de transport armé le BOIT-SANS-SOIF. C’est un astronef disposant de plusieurs cales de stockage assez vastes et de compartiments permettant d’embarquer un groupe de combat – d’une vingtaine d’hommes – avec tout son armement. Je l’ai fait modifier avec l’installation d’un canon neutronique, de réservoirs supplémentaires ainsi que d’un écran d’invisibilité. Son autonomie est de l’ordre de plusieurs mois terrestres.

            La routine de la navigation en pilotage automatique, l’espace infini autour de mon astronef et la solitude à bord, avec comme pour seul interlocuteur l’ordinateur central, me permettent de me souvenir avec nostalgie de ma riche vie antérieure.

            Mes réflexions tournent autour de l’humain, en tant qu’espèce animale grégaire. Catégorie naturelle, qui se complaît dans la certitude de son libre arbitre en étant persuadée qu’elle maîtrise elle-même ses actes et, éventuellement, ses pensées. En réalité, comme tout spécimen animal, l’homme (terme générique devenu politiquement incorrect, car le langage branché voudrait que le substantif femme soit équitablement employé) a besoin d’être guidé en permanence. Il lui faut donc des « dominants » qui s’échelonnent du contremaître en usine jusqu’à un chef suprême comme un Führer, un Duce, un Lider máximo ou éventuellement un président de la République.

            A priori, nous les choisissons parfois nous-mêmes. Toutefois, ils peuvent être assignés à notre troupeau bêlant et râlant, par un tribun qui maîtrise bien le verbe et s’autoproclame, sans aucune pudeur, au-dessus de la mêlée et donc seul capable de nous mener vers notre Walhalla. Dans tous les cas de figure, même quand le personnage en question se donne des allures d’apôtre – servilement copiées sur celles d’anciens dictateurs comme Staline ou Mao éventuellement Hitler ou Kim Jong-un – nous ressentons un besoin irrésistible d’admirer un meneur sortant de l’ordinaire, pour mieux nous identifier à lui. C’est actuellement le cas en France, car les déçus du communisme primaire ont enfin trouvé l’homme qui incarne l’avenir en se référant à ses amis cubains, vénézuéliens et trotskistes : son espoir – en plus de celui d’accéder à la magistrature suprême de son pays – est bien évidemment de devenir un des meilleurs amis du gros leader nord-coréen.

            Ces sombres réminiscences de mes idées de jeunesse, avec lesquelles j’avais allégrement flirté avant de rentrer dans le rang, ne m’empêchent pas d’être vigilant devant mon tableau de bord. Une sonnerie d’alarme stridente retentit suivie d’un avertissement laconique : Objet non identifié en portée sur l’avant. Distance mille nautiques. Risque de collision. Elle m’oblige à m’extraire de mon siège et à me diriger incontinent vers l’écran du radar de veille lointaine. La distance est suffisamment importante pour que j’aie largement le temps d’évaluer la situation et de réagir.

            L’analyse de l’écho montre qu’il s’agit d’un astronef commercial apparemment désemparé. Je coupe alors le pilote automatique et je prends la manœuvre en commande manuelle. Je ralentis tout en demandant à l’ordinateur central de scruter l’astronef dans le détail pour savoir s’il perçoit des traces de vie à bord et pour déterminer quelle est la composition de son air intérieur.

            Cette rencontre imprévue permet de me changer agréablement les idées. Enfin ! voilà un événement qui sort de la sempiternelle routine quotidienne ! L’étude de l’astronef immobile dans l’espace, effectuée par l’ordinateur de combat, montre qu’il s’agit d’un vaisseau de transport non armé en provenance de la planète Jambon-Fumé. Que diable peut-il bien faire, planté là au milieu de nulle part, alors qu’il se trouve très largement en dehors des routes commerciales habituelles ?

            Aucune forme de vie humanoïde n’est découverte à bord. Il apparaît (mais cela n’a rien d’un miracle dans l’imagination fertile d’un auteur à succès) cependant une forme de vie non répertoriée dans les bases de données embarquées. L’atmosphère dans l’astronef semblant respirable pour les humains, je décide donc d’aller lui rendre une petite visite.

            Je manœuvre très finement mon vaisseau afin d’amener son sas de visite en regard de celui de mon cargo. Dès l’accostage effectué, les deux sas sont fermement arrimés.

            Après m’être équipé très soigneusement d’une combinaison spatiale, avoir vérifié que la liaison avec l’ordinateur central fonctionne bien et passé mon pistolet à énergie, réglé sur la fonction INCAPACITANT, dans la ceinture, j’ouvre la porte du sas. Les pressions entre les deux vaisseaux une fois équilibrées, je m’assure que l’air dans le cargo abandonné est bien respirable : je franchis ensuite précautionneusement la porte étanche.

            Aucune alarme ne se déclenche : j’avance donc avec prudence sur le pont et je me dirige vers la coursive menant à la passerelle. Je m’y engage à pas de loup. Aucun bruit n’est perceptible dans le bord. La propulsion est totalement stoppée. Il ne reste en service que les quelques petits groupes d’énergie alimentant l’éclairage et le conditionnement d’air.

            Arrivé à la passerelle, je constate l’absence de tout être vivant. Tous les appareils fonctionnent normalement, sauf la propulsion. L’équipage a disparu. Cela ressemble à un remake du drame de la MARY CÉLESTE, ce brick-goélette américain abandonné en haute mer au large des Açores et retrouvé intact sans âme qui vive à bord en 1872.

            Le journal de bord n’indique rien d’anormal, si ce n’est qu’un problème est apparu dans la cale peu de temps après le décollage de Deneb. Il semble, d’après les enregistrements, que quelque chose dans la cargaison ait pu provoquer une panique générale à bord. Toutes les capsules de survie ont été utilisées pour quitter le vaisseau.

            Une analyse des paramètres de l’astronef, effectuée par l’ordinateur central, montre que tout est normal et qu’il n’y a aucun dommage apparent tant pour la propulsion que pour la coque. Rien n’indique dans les archives la cause de cette évacuation précipitée. Le drame me paraît provenir d’un affolement ou d’une hallucination, peut-être créé par un alien issu de l’imagination débridée d’un réalisateur de film et qui a brusquement surgi d’une caisse entreposée dans la cale. Comme je n’ai jusqu’à présent toujours rien décelé de remarquable, une inspection plus approfondie du chargement s’impose pour en avoir le cœur net.

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